Archives mensuelles : mars 2017

Manager comme… Le Commissaire Gordon

Gotham City est une réplique surréaliste du Chicago des années 1930 et rivalise en noirceur avec les villes les plus dangereuses du monde. Ses notables et ses fonctionnaires sont tous corrompus et ses habitants résignés. Les super-vilains qui règnent sur le crime organisé ne sont qu’une personnification du cauchemar sans fin dans lequel vivent les citoyens de Gotham : clowns maléfiques, savants fous et mutants côtoient parrains de la mafia et caïds en tous genres. Et dans cette sinistrose permanente, un homme veut rétablir l’ordre et faire émerger les traces d’une humanité il y a longtemps ensevelie, presque oubliée, sous le poids du crime.

Combattre le mal par le mal

Personnage exposé à l’opinion du public, le Commissaire James Gordon, pour réussir, doit incarner la droiture parfaite. Mais pour faire tourner les rouages d’une justice gangrénée par la corruption, il doit toutefois composer avec les pratiques nauséabondes qu’il combat et parfois s’allier à ses pires ennemis. Comment se mouiller sans trahir ses valeurs ?

Gandhi lui-même acceptait les compromis, dans la mesure où ceux-ci le rapprochaient de son « exigence pour la vérité ». Comme lui, Gordon comprend qu’il est seul face à de trop nombreuses et trop influentes parties-prenantes, et qu’il ne possède pas la puissance de frappe pour provoquer le retournement d’une société à la seule force de son élan progressiste. Avec peu de ressources, une poignée de policiers qui lui sont fidèles, il exploite celles des autres pour inverser la courbe de la criminalité et insuffler le mouvement qu’il souhaite donner à la cité de Gotham. Il voit loin et accepte de composer avec les forces et les influences en place pour progresser, petit pas par petit pas, sans perdre de vue son objectif.

Il procède par étapes, faisant chuter les voyous les uns après les autres, remontant les filières, s’attirant tantôt les foudres des organisations criminelles, tantôt leurs faveurs pour mieux les décapiter le moment venu, en les montant les unes contre les autres. Il tisse des liens avec le Pingouin ou Don Falcone, deux gangsters notoires avec suffisamment de sang sur les mains pour alimenter les boucheries de Gotham en boudin noir toute l’année. Il use de méthodes efficaces, donc, mais pas toujours avouables : naviguer en eaux troubles impose de faire quelques détours.

En représentation permanente, il prend ainsi le risque de se compromettre. Alors, pour réussir sans trop entamer son intégrité, il doit fixer des limites et toujours avoir sur ses détracteurs le « coup d’avance » nécessaire pour éviter les pièges.

Faire beaucoup avec peu

C’est un planificateur fin et un gestionnaire du risque sans commune mesure, qui sait conquérir des territoires et faire avancer ses projets sans déployer une armée de collaborateurs pour occuper le terrain. Il est typiquement le meneur de changements d’ampleur : digitalisation, transformation des comportements ou encore introduction d’une innovation de rupture. Il sait rassembler sans ascendance hiérarchique, mais en maniant un réseau influent et bien cultivé. Gordon est jeune mais expérimenté, il mise tout sur sa constance, son exemplarité et emmagasine les faits d’arme qu’il s’assure de mettre en visibilité de tous.

C’est un profil fast-tracker repéré très tôt et qui a jusqu’ici mené toute sa carrière au sein de la même entreprise – le département de police en l’occurrence – ce qui lui a permis de nouer les liens nécessaires à sa progression rapide. Éclairé et bien formé, il choisit ses combats en adéquation avec sa progression et la maturité de son réseau. C’est un pion extrêmement puissant pour les managers qui savent composer avec son ambition. Pour ses collaborateurs et ses pairs, c’est plus ambigu. Car on l’a vu, il se met en danger et peut entrainer ses subordonnés.

Homme de pouvoir robuste et charismatique, le Commissaire Gordon est le manageur de transition idéal, celui qui rend possible l’évolution de la culture d’une entreprise. C’est aussi celui qui peut concrétiser un projet de redressement d’activité, à la suite d’une acquisition par exemple, et mettre en place les verrous nécessaires avant de se retirer et de laisser la place à un manageur gestionnaire.

C’est d’ailleurs ce rôle qu’il joue dans la série « Gotham », qui retrace la jeunesse du Batman de Frank Miller et l’ascension de ses ennemis : le rôle d’un justicier avant l’heure qui prépare la cité à l’arrivée du Dark Knight.

Illustration: copyright Mark Seliger/FOX