S’inspirer du vivant pour devenir plus résilient

Le règne animal nous cache un être microscopique, à peine plus épais qu’une feuille d’imprimante, capable de résister à tous les chocs. S’il vous fallait deviner, en matière de survie, vous penseriez peut-être à la fourmi, au rat ou bien au cafard, ce dernier ayant tout de même traversé indemne deux bombardements nucléaires. Cependant, aucun de ces animaux ne saurait rivaliser avec le tardigrade. Affublé d’un corps tout en bourrelets, on imagine sa démarche pataude, ce qui lui a valu le surnom « d’ourson d’eau ». Il est pourtant aussi bien terrestre qu’aquatique et présent absolument partout, des eaux les plus profondes aux sommets les plus hauts du monde. Il survit à tout : radiations, produits toxiques, sécheresse permanente, vide intersidéral ou au contraire pressions extrêmes, zéro absolu et température d’ébullition. Et, lorsque les conditions dépassent enfin sa capacité de résistance, il entre dans une forme de cocon indestructible et peut attendre ainsi que son environnement se rééquilibre pendant plus de dix ans. Ce bouclier métabolique, appelé cryptobiose, fait de lui l’organisme le plus résilient du monde. C’est par lui que la vie retrouverait peut-être son chemin, si une catastrophe la balayait de la surface de la Terre.

Ce petit animal surprenant a donc percé le secret de la longévité dans un monde fortement instable. Le tardigrade, par un remarquable processus d’évolution, a appris à survivre en l’absence de tout ce dont il a pourtant besoin. Il a aussi réussi à s’adapter à tous les environnements, en épousant parfaitement les irrégularités et les imperfections de son écosystème, en les faisant siennes au lieu de les combattre. Le tardigrade, qui ne se parachute pas totalement par hasard dans cette tribune, éclaire un peu plus la thématique de la résilience et nous livre cinq leçons biomimétiques.

Leçon n°1 : Ne plus dépendre du produit. Une entreprise qui parvient à remplacer une offre de produits par une offre de services, ou au moins à diminuer la part du produit dans une offre combinée, réduit sa dépendance. Commercialiser la jouissance d’un objet, plutôt que sa possession, permet de réduire le besoin de production. C’est le mécanisme de la location, qui met en commun un nombre limité de vélos ou de voitures, par exemple, à disposition d’une infinité de clients. Satisfaire plus de clients avec moins d’objets est un moyen efficace et intelligent de limiter sa dépendance au financement, sans dégrader sa marge opérationnelle. Et c’est d’ailleurs l’une des forces de l’économie collaborative ou du modèle du Software as a Service (SaaS).

Leçon n°2 : Externaliser tout ce qui peut l’être (soit à peu près tout). L’immobilisation, ce mal nécessaire, sclérose l’entreprise. Chaque fois qu’elle achète une machine ou des locaux avec son argent et celui de ses investisseurs, elle ampute sa capacité à investir de nouveau et accroît son exposition en cas de changement brusque des conditions dans lesquelles elle évolue. Et très bientôt, l’impression 3D qui ouvre déjà à la prosommation, permettra de se délester d’une partie de la fabrication, de la logistique, du transport et de l’ensemble des actifs afférents.

Leçon n°3 : Développer un capital humain polyvalent. Plus vos ressources sont polyvalentes, plus elles sont employables. C’est pour cela que la polyvalence est bien souvent valorisée dans les accords collectifs des entreprises. Dans un monde moins certain, où chaque décision est une prise de risque, un capital humain tout-terrain permet de rééquilibrer plus facilement les activités en cas de coup dur.

Leçon n°4 : Réduire le temps de cycle structure. C’est le temps qu’il faut à une organisation pour se replier en temps de crise, puis se redéployer au sortir de celle-ci. Il existe trois inducteurs de temps de cycle : la profondeur de l’organisation, sa complexité, et l’intensité des mécanismes d’emprise. Plus l’organisation compte de niveaux hiérarchiques et de chefs, plus elle consommera d’énergie pour changer. Lorsqu’une organisation ajoute à ses liens hiérarchiques des relations de subordination fonctionnelles ou géographiques, elle perd en lisibilité et demande davantage d’efforts d’analyse pour évoluer sans régression. Enfin, le niveau d’emprise se quantifie par le nombre d’indicateurs de suivi qui conditionnent les opérationnels, la quantité de documentation à remettre à jour au moindre changement, et à l’attachement des collaborateurs à leurs titres et à leurs fonctions. Une entreprise qui combat ces phénomènes améliore son élasticité. Et si, en plus, elle est agile, elle sortira après-crise mieux positionnée qu’avant le choc.

Leçon n°5 : Préserver l’intégrité de l’entreprise. Le pouvoir de nuisance de nouveaux acteurs non étatiques, tels que Anonymous, s’ajoute désormais à une prise de conscience généralisée des dangers de l’activité humaine pour l’environnement, et la survie de notre espèce. L’entreprise est maintenant cernée : elle doit répondre à un cahier des charges plus strict en matière de durabilité de son activité et peut de moins en moins s’abriter des retombées de ses manquements. L’intégrité devient elle-même un critère de durabilité et donc de résilience.

Ces enseignements sont davantage une discipline, une hygiène d’entreprise qu’un plan stratégique triennal bien détourré. Pour autant, la résilience est bien au cœur des problématiques de la plupart des entreprises, même si les dirigeants n’en ont pas toujours conscience. Il leur faut néanmoins lancer ces réflexions dès aujourd’hui. Et pourquoi pas en s’inspirant du tardigrade ou d’autres prouesses du vivant ?

Illustration : Cercles dans un cercle | J. Kandinsky | Philadelphia Museum of Art

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s