L’automatisation juste nécessaire

D’après la définition qu’en donne le Larousse, l’automatisation est la suppression totale ou partielle de l’intervention humaine dans l’exécution de tâches (…), celles-ci pouvant être manuelles ou administratives. Au delà du désir inavouable de remplacer l’homme par la machine, pourquoi cherche-t-on à automatiser ? Pour aller plus vite sans doute, pour verrouiller des manipulations complexes ou hasardeuses ou éliminer des gaspillages. Pour redonner un peu de sens à l’emploi en délestant les opérateurs de tâches répétitives. Évidemment, ce sont toutes d’excellentes raisons et l’histoire ne manque pas de réussites en la matière, telles que la robotique et le progiciel. A un détail près cependant : l’intervention humaine se trouvant considérablement réduite, elle n’est pour autant jamais totalement supprimée.

Aristote, s’il ne s’est pas vraiment intéressé à l’automatisation, enseigne que la vertu de toute chose se trouve en un juste milieu plutôt qu’à l’extrême. Alors, à la lumière des progrès réalisés jusqu’ici, l’automatisation est-elle une fin en soi irrévocable ou doit-elle se pratiquer avec mesure ?

Un système tout puissant

Un véritable mantra industriel persiste : plus le système de production est robotisé plus il est productif. Le Président de la République lui-même, lors de son discours du 12 septembre 2013 sur la Nouvelle France industrielle, l’exprime clairement dans la présentation du dernier des 34 plans de reconquête.

"Nous construisons la France de la troisième révolution industrielle. Avec moins de 35 000 robots de production installés en France contre plus de 150 000 en Allemagne et près de 65 000 en Italie, la France (...) doit rattraper son retard." Voir la source

Alors que la France, 6ème au classement du Conference Board, est au même niveau de productivité horaire que l’Allemagne (7ème) et loin devant l’Italie (19ème). Voir la source

A regarder de plus près, au-delà d’un certain seuil, les gains supposés de la robotisation sur la main d’œuvre engendrent en contrepartie une charge de réglage, de maintenance, de reprise et de gestion indirecte. Il s’agit du sourcing du matériel, de son acquisition, puis de sa supervision, mais aussi des charges cachées telles que l’amélioration continue, la formation et le stockage de pièces de rechange. Les coûts complets ne les laissent pas toujours transparaître et elles restent difficiles à distinguer dans le compte de résultat, le P&L.

Comme pour la production, le tout-automatisé sur la main d’œuvre indirecte, celle qui prend les décisions, ne peut pas être une fin en soi, sous peine de désillusion et de choix malheureux pour l’entreprise. Car il est tentant de faire converger ses processus de gestion sur les « bonnes pratiques classiquement admises », celles sur lesquelles repose le fonctionnement standard du système d’information. En témoigne cet exemple de déploiement d’un système d’Enterprise Resource Planning (ou ERP) chez l’un de nos clients.

Si le système est malade, c’est le processus qu’il faut soigner

2006 dans les locaux d’une prestigieuse PME française en passe de devenir une entreprise de taille intermédiaire. Des consultants affûtés présentent avec conviction la dernière version d’un ERP. Cette solution informatique intégrée permettrait de garder le cap face aux difficultés que rencontre désormais ce fleuron du premium hexagonal : des produits de plus en plus nombreux et complexes, des marchés de plus en plus lointains et des coûts opérationnels à maîtriser dans une période de croissance.

2014, huit ans après le démarrage, le système est complètement délité et les modules sont contournés : les opérations manuelles ont survécu aux bonnes pratiques pourtant garanties par l’ERP mais incompatibles avec le contexte et le besoin de l’entreprise. Au terme de trois tentatives infructueuses de mise en œuvre de l’ERP, puis de remise sur pied, les utilisateurs, plus nombreux que jamais pour absorber une charge dédoublée, sont désabusés et n’entretiennent même plus les bases de données. Le déploiement de l’ERP a finalement créé plus d’entropie qu’il n’a généré de gains opérationnels.

En réalité, un système d’information défaillant n’est souvent que le symptôme d’un processus malade. C’est donc en repartant du métier, en définissant les principes stratégiques, les routines opérationnelles, les points de rencontre, les activités et les livrables que nous avons pu, en trois mois, bâtir un système fonctionnel. Loin des « bonnes pratiques génériques » promises à l’achat de la solution informatique, mais à grande dose de bon sens imprégné de la réalité de l’activité, des marchés, de l’ambition et des moyens de l’entreprise. La solution informatique s’inscrit alors dans ce processus clarifié, sans s’y substituer, et dans la limite de ce qu’elle sait faire. C’est-à-dire qu’elle intervient en support d’une partie des activités et que certaines tâches peuvent sans complexe être réalisées hors système, en évitant toutefois les redondances.

En l’occurrence, la version standard du leader sur le marché des ERP ne réalise même pas de plan industriel et commercial (ou PIC) exploitable. C’est pourtant la clé de voute du système de planification et de pilotage de la supply chain. Pas d’inquiétude, un PIC est tout à fait réalisable dans un simple tableur.

Vers la dés-automatisation

On dit souvent qu’une solution informatique doit permettre de tenir trois à cinq ans. Avec le raccourcissement des cycles d’innovation, les changements pour les entreprises pourraient s’intensifier. Dans les décennies à venir, les entreprises pourront d’autant moins reposer sur ces solutions informatiques intégrées car celles-ci sont bien trop rigides.

Aujourd’hui déjà, il est préférable de maintenir des tableaux ludiques et visibles pour la gestion de la production. Ceux-ci sont infiniment plus simples à animer et à faire évoluer s’ils restent hors système. Prenons l’exemple d’un géant du transport aérien qui n’a rien trouvé de mieux qu’un grand tableau et des fiches « T » pour piloter cette usine gigantesque qu’est l’aéroport d’une grande capitale européenne.

Ainsi, pour s’adapter aux changements brusques de l’environnement dans lequel elle évolue, l’entreprise de demain devra-t-elle réduire son taux d’automatisation, afin de préserver un maximum d’agilité et de résilience.

Dans un monde où les enjeux vont naturellement se déplacer de la recherche de productivité à celle de la résilience, un idéal plus mesuré en matière d’automatisation aurait certainement plu au père de l’Éthique et de la Vertu.

Davy Rey – Août 2014

Illustration : Buste d’Aristote. Marbre, copie romaine d’un original grec en bronze de Lysippse (vers 330 av. J.-C.). Musée National de Rome.

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